Amours toxiques

Crapaud buffle (Bufo marinus)

Quand on parle des animaux venimeux en forêt amazonienne, on pense tout de suite aux redoutés serpents, mygales, et autres scorpions. Je vous disais hier que ces animaux étaient souvent bien loin des clichés de prédateurs avides de sang. Mais la jungle abrite aussi une foule de bestioles apparemment sans danger, mais qui offrent leur lot de mauvaises surprises.

Pour accompagner un texte sur les animaux venimeux, certains pensent peut-être déjà qu’avec la photo du jour, il y a eu une erreur de casting. Et bien, détrompez-vous ! Le crapaud buffle immortalisé par Anaïs, en plus de sa taille impressionnante (jusqu’à 25 cm, le plus grand au monde) et de ses mœurs pas très catholiques (cf. la photo), est aussi la cause de quelques décès en Amérique du sud. Lorsque ce batracien se sent menacé, il sécrète au niveau de ses glandes paratoïdes (glandes à venin situées à l’arrière de la tête) un liquide blanchâtre capable de provoquer de graves troubles cardiaques s’il est ingéré. On note ainsi en Guyane de nombreux chiens ou chats décédés après avoir voulu se faire un bon repas de ce gros crapaud. Dans les années 1980, un amérindien serait aussi mort après avoir mangé des œufs de cette espèce, eux aussi vénéneux.

Toujours dans les batraciens, beaucoup connaissent le poison violent sécrété par les dendrobates. Ces petites grenouilles aux couleurs vives sont en effet réputées comme produisant un des plus puissants poisons du monde animal. Là encore, la légende s’éloigne parfois de la réalité. En effet, seules quelques espèces, vivant principalement en Colombie et en Equateur, sécrètent ce neurotoxique mortel. Pour la plupart des espèces guyanaises, le poison suintant par la peau ne provoque que quelques irritations au contact des muqueuses. A noter tout de même de récentes recherches sur la rainette arboricole Phyllomedusa bicolore (une espèce proche de celle-ci, observée il y a deux ans). Cette grenouille sécréterait un opioïde étonnamment puissant, provoquant hallucinations et sensation de puissance selon les amérindiens (qui ont souvent une bonne longueur d’avance sur la recherche).

Mais, me direz-vous, il faut tout de même chercher un peu les ennuis pour se faire empoisonner par une grenouille. Effectivement, à part si vous léchez un crapaud ou mangez des cuisses de dendrobates, vous ne risquez pas grand-chose. Mais avec d’autres animaux, les choses ne sont pas aussi idylliques. Prenez les poissons d’eau douce par exemple. Si en barbotant dans une rivière vous craignez par-dessus tout les piranhas, sachez que le danger est souvent ailleurs. En posant le pied dessus, vous risquez en effet de faire la connaissance d’une raie enfouie sous le sable, ou plus précisément de son aiguillon venimeux. Situé au bout de la queue, cet aiguillon acéré cause une douleur intense, annonçant des séquelles particulièrement sympathiques (du type gangrène ou septicémie).

Mais revenons en forêt. Si les guyanais ne sautent pas au plafond lorsqu’une mygale pénètre dans leur cuisine, il existe une bestiole qu’ils craignent particulièrement. Un animal auquel nous autres métropolitains ne porterions pas forcément attention. Il s’agit tout simplement d’un scolopendre (« mille-pattes »), dont les crochets venimeux causent une douleur particulièrement intense. Si la morsure n’est pas mortelle, ce n’est pas une partie de plaisir non plus. Vif comme l’éclair, difficile de lui échapper s’il a choisi de se venger du coup de talon que vous lui avez donné. Et la forêt fourmille ainsi de petites bêtes de ce genre, dont on ne se méfierait pas au premier abord. Ainsi, si le pouvoir urticant de la plupart des chenilles d’Amérique du sud est bien connu, qui se douterait qu’un simple papillon soit capable de causer éruptions cutanées, œdèmes, laryngites, ou encore difficultés respiratoires ? C’est pourtant le cas d’Hylesia metabus, dont la femelle relâche de minuscules « fléchettes » empoisonnées dans l’air… ou sur les mains de celui qui la touche, provoquant ainsi les réactions appelées « papillonites ». Des réactions cutanées sont aussi possibles lorsque l’on écrase sur la peau certaines espèces de coléoptères.

Toujours dans les insectes, quelques espèces de la grande famille des punaises peuvent inoculer un venin contenu dans leur salive. Même si ce venin n’est pas mortel, les réduves peuvent parfois transmettre à l’Homme la terrible maladie de Chagas. Mais je vous disais hier que le plus à craindre en Guyane était sans doute les essaims d’abeilles ou de guêpes. Je complèterai ceci en évoquant les espèces solitaires. Avec les taons à la piqure sans danger mais peu agréable, certaines guêpes solitaires peuvent vite écourter une balade en forêt. Personnellement, je ne me suis jamais fait piquer par une pepsi (guêpe chasseuse de mygales), mais en voyant la taille de l’animal, de son dard et de ses mandibules, on imagine sans problème qu’il faut éviter de s’y frotter.

Terminons la liste des réjouissances par les petites bêtes qui nous ont le plus posé problème, à Anaïs et à moi-même (sans parler des moustiques, bien évidemment) : les fourmis. N’étant pas un spécialiste, je ne pourrais pas vous faire ici un listing détaillé de la foule d’espèces guyanaises et des effets de leurs morsures. Simplement, j’ai testé pour vous les colonies de fourmis rouges : une dizaine de morsures seulement, mais assez pour imaginer ce que l’on ressent quand ces attaques se comptent par milliers. En Guyane, un militaire est décédé suite à de multiples morsures de ces « fourmis-feu ». Le père d’Anaïs quand à lui, s’est frotté à de nombreuses reprises lors de ses recherches entomologiques aux fourmis vivant en symbiose avec certaines plantes. Ces fourmis protègent ainsi le végétal des attaques extérieures, laissant un souvenir peu agréable à l’agresseur qui s’y frotte. Enfin, Anaïs a quand à elle testé a peu près toutes les espèces possibles et imaginables de fourmis peuplant la forêt ! La palme revient sans doute aux imposantes fourmis noires (sans doute Paraponera claviata, atteignant trois centimètres de long), qu’Anaïs a malencontreusement rencontré sur sa jambe il y a deux ans. Après seulement trois morsures, une douleur vive a paralysé complètement toute sa jambe pour de nombreuses minutes. Pendant plusieurs heures, sa jambe est restée ankylosée. Cela fait des souvenirs, dirons-nous… A noter que ces fourmis (appelées « fourmis-flamants ») sont utilisées lors de certains rites d’initiation des amérindiens. Ceux-ci posent sur le torse des jeunes adultes un tissu grouillant de ces insectes. On imagine aisément qu’après avoir subi ce rite de passage, on peut en effet tout supporter par la suite…

Je m’arrêterais donc là pour cette série de posts sur les animaux venimeux. J’espère tout de même que je n’ai pas dégouté à jamais certains de la Guyane. Loin de moi cette idée, il s’agissait plutôt de relativiser l’image d’Enfer vert que nous pourrions avoir. Ainsi, si les serpents et autres mygales ne causent pas tant de victimes que l’on pourrait imaginer, la rencontre avec de nombreuses petites bêtes ne payant pas de mine peut s’avérer particulièrement désagréable. Mais avec un peu de connaissances et surtout du simple bon sens, on évite aisément la plupart des risques. On se sent souvent bien plus en sécurité en plein cœur de la jungle que dans certains quartiers de Cayenne…

Yann

3 Comments

  1. Marion 7 octobre 2009

    Entre les coupe-gorges pittoresques et les bêtes qui ne payent pas de mine mais qui paralysent ta jambe, sympa les vacances ! En tout cas, vos lecteurs apprécieront les efforts que vous avez fait : tester les différents venins ds animaux… vous devriez faire un guide sur le modèle des guides gastronomiques « ne vous frottez pas trop à cette espèce, ça fait mail, en revanche, celle-ci est sans danger » ^^

  2. Marion 7 octobre 2009

    Sinon titre sympa et photo « intime » par le sujet ^^ et la lumière !

  3. Eve 13 octobre 2009

    J’aime beaucoup la photo et je la trouve très bien choisie pour cet article très intéressant. Je connaissais déja la plupart de ses petites bêtes « dangereuses » mais un petit rappel ne fait pas de mal… Sauf si on se fait piquer…

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