Vers l’océan

Tortue luth (Dermochelys coriacea)

Certaines rencontres ne peuvent s’oublier. Aucune photo, aucun texte ne peut retranscrire l’émotion que l’on ressent sur place. Je vais pourtant essayer de vous faire partager, ne serait-ce qu’un petit peu, une telle expérience. Aujourd’hui donc, pas de détails techniques, pas de discussions sur la photographie, pas d’informations sur l’animal. Juste l’histoire d’une rencontre. Pour cela, laissez parler votre imagination…

Vous voici sur une longue plage s’étendant sur quelques kilomètres, au tout début de la nuit. Les bruits de la ville toute proche commencent à s’éteindre, pour laisser la place au son apaisant des vaguelettes glissant en rythme sur le sable. Sous un ciel étoilé que la métropole ne pourra jamais plus offrir, vous commencez à longer le rivage, vous éclairant d’une lampe torche. Quelques petits crabes se réfugient à toute vitesse dans leur trou à votre approche. Vous décidez bientôt de troquer la lumière crue de votre lampe pour la clarté naturelle de la lune presque pleine. Après quelques minutes, vos yeux s’habituent peu à peu à la pénombre, dévoilant quelques branches échouées sur la plage. La lune se reflétant en une longue trainée blanche sur la mer donne à la scène une ambiance irréelle. Soudain, vous manquez de mettre le pied sur une petite forme noire se trainant énergiquement sur le sable. En y regardant de plus près, vous découvrez une petite tortue luth se dirigeant à grand coups de nageoires vers la mer. Du coin de l’œil, vous remarquez un deuxième petit partant à toute allure, puis un autre, et encore un autre. Vous voici en réalité entouré de dizaines de jeunes tout juste sortis de l’œuf, tous dirigés vers le même but : l’océan.

Après avoir laissé tout ce petit monde à leur course effrénée, vous continuez encore un peu dans l’espoir de trouver le modèle adulte de ces minuscules reptiles. Mais, alors que des dizaines de pontes ont lieu chaque nuit en pleine saison sur cette plage, rien n’apparait au loin, la saison touchant à sa fin. Vous voici donc entamant le chemin du retour, un peu à contrecœur. Vous croisez à nouveau les dernières petites luths sortis du nid, partant affronter tous les dangers du monde marin. Pour les rares qui y survivront, ils ne reverront le sable de cette plage que dans plusieurs années, pour à leur tour donner naissance à des centaines de petits.

Alors que vous approchez de votre point de départ, vous apercevez soudain au loin une étrange trainée sur le sable humide. Pas de doute, ce large sillon naissant là où s’écrasent les vagues n’était pas là lors de votre premier passage. Tournant le dos à l’océan, vous décidez donc de le suivre, grimpant pour cela une petite dune de sable. Et en haut de celle-ci, c’est le choc. Avant ce face à face, peut-être aviez vous déjà entendu parler de cette tortue marine, la plus grande au monde. Atteignant deux mètres de long pour un poids allant jusqu’à près d’une tonne, on se doute que l’animal est impressionnant. Pourtant, rien ne peux vous préparer à une telle rencontre.

En haut de la dune, c’est ainsi un animal hors-norme, tout droit sorti de la préhistoire, qui envoie à l’aide de ses énormes nageoires des nuages de sable à plusieurs mètres à la ronde. Lorsque vous voilà à peine remis de votre surprise, la bête commence à cesser son manège, pour se mettre à creuser un profond trou avec ses pattes arrière. Pendant ces quelques dizaines de minutes, vous vous approchez de l’animal en plein travail, pour finalement vous assoir à coté de lui. Lorsque le trou est suffisamment profond, la tortue commence la ponte à proprement parler. Des centaines d’œufs seront ainsi déversés dans le sable, par salves de quelques dizaines d’œufs. Après chaque poussée, la femelle reprend bruyamment sa respiration dans ce qui semble être une longue plainte. De ses yeux commence à couler un liquide salé qui finit par se couvrir de sable. De votre coté, vous partagez presque avec elle ce moment unique, assis juste à coté. Il vous suffirait presque de tendre la main pour effleurer le cuir brillant recouvrant le dos de l’animal, là où se trouve normalement une carapace chez les autres espèces de tortues.

Vous voilà tirés de vos rêveries par la fin de la ponte, marquée par le rebouchage minutieux du nid. Etonnant de voir de quelle douceur est capable un animal si imposant. Une fois le trou rebouché, vous n’avez plus qu’à vous éloigner un peu de l’animal, ce dernier s’évertuant alors à camoufler le lieu exact où il a enfoui sa progéniture, à grand renfort de demi-tours et de jets de sable. Sans vous en rendre compte, cela fait maintenant une bonne heure que vous accompagnez cette tortue dans son étrange manège, lorsqu’elle se dirige enfin vers l’océan. A bout de forces, vous la sentez réunir toute son énergie pour trainer péniblement sa lourde carcasse de quelques centimètres de plus à chaque coup de nageoire. Enfin, vient pour elle la délivrance lorsqu’elle atteint les premières vagues. Vous la perdez peu à peu de vue, disparaissant dans les eaux sombres. Sous le reflet de la lune sur l’écume, la bête est repartie pour un voyage de plusieurs milliers de kilomètres, d’où elle ne reviendra que dans deux ou trois ans pour effectuer le même rituel sur cette plage. Peut-être…

Car malheureusement, la population mondiale de tortues luths ne cesse de chuter dramatiquement. Mais après tout, quel intérêt pour l’Homme de protéger une telle espèce ? Sans parler de son rôle dans la chaine alimentaire ou des conséquences de l’érosion de la biodiversité, peut-être est-ce simplement notre devoir que de permettre à nos enfants ou nos petits enfants d’assister à un tel spectacle. Qu’ils aient au moins une fois dans leur vie, remplie de stress, de pollution et de bruit, une chance de vivre rien qu’une heure ce même instant magique.

Yann

2 Comments

  1. Marion 11 septembre 2009

    Bande de chanceux ! Ca doit effectivement être une expérience unique. Mais comment saviez-vous qu’il fallait être là à ce moment? La plage est connue? Quelqu’un vous y a amené? Vous étiez plusieurs? Je ne savais pas que l’éclosion et la ponte avaient lieu en même temps. D’ailleurs, ont-elles lieu pdt toute l’année ou seulement à des périodes particulières?

  2. Nisnis 11 septembre 2009

    Oula… Mais c’est qu’il y a beaucoup de questions là…
    La plage où nous avons pu voir ces monstres marins c’est la plage de Rémire-Montjoly. Il s’agit d’une ville prés de Cayenne. Cette place fait partie des trois plages reconnues pour les pontes de tortues marines. Les deux autres sont la plage de l’Amana (qui fait partie d’une réserve) et celle de Kourou (et oui, la où y’a la fusée).
    Les photos qui illustrent ce post ont été faites à deux ans d’intervalle vers fin juillet-début aout, en fin de saison.
    En ce qui concerne la tortue luth la période de ponte s’étend normalement d’avril à juillet (source: http://www.kwata.net/). Mais ce n’est que le gros de la ponte durant laquelle nous pouvons les observer à l’aurore mais aussi au crépuscule (avec parfois des pointes de 60 individus sur une même plage) et même parfois la journée.
    D’autre part, la période d’incubation des œufs est entre 60 et 70 jours et une tortue luth revient sur la même plage entre 3 et 5 fois dans une même saison. Et voila pourquoi il est possible de voir des éclosions en même temps que la ponte…
    Sachez juste que la tortue luth est la tortue emblématique des tortues marines mais il en existe d’autres: la tortue olivâtre et la tortue verte. Elles sont toutes deux beaucoup plus petites (seulement 70kg pour l’olivâtre) mais pondent sur les mêmes plages ce qui peut provoquer des situations problématiques quand elles croisent le chemin d’une tortue luth…

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