Sur la branche

Rainette à identifier

Dans le texte d’introduction de ce « Mois de la Guyane », je vous avais promis de parler de « l’envers du décor », tous les petits secrets de la photographe. Et même les sujets polémiques, quitte à se faire quelques ennemis. C’est le cas aujourd’hui, en parlant de l’éthique en photographie animalière. Car oui, parfois, nous aussi on triche un peu pour une bonne photo…

Tout d’abord, voici trois photos, qui a priori n’ont rien à voir entre elles : un drôle de criquet, un scorpion et la rainette du jour, mais sous un autre angle. Regardez-y de plus prés. Le fond bien vert, la couleur du tronc… Vous l’avez compris, ces trois photos ont été prises sur le même arbre. Il ne s’agit pas d’un spot exceptionnel de biodiversité, mais bien un arbre utilisé par nos soins comme studio photo, au beau milieu du camp. Avec un angle un peu plus large, on aperçoit ainsi notre carbet sur cette photo de Plica plica. Tout de suite, ça fait moins naturel… Et cela mérite une explication.

Les quatre photos ci-dessus prises de cet arbre illustrent les quatre principales raisons que nous avions de déplacer ainsi un animal.
Pour la rainette d’aujourd’hui, j’étais seul lorsque je l’ai trouvé, en pleine exploration de nouveaux layons. Etant donné qu’il s’agissait d’une espèce qu’Anaïs n’avait pas encore photographiée, j’ai donc décidé après quelques hésitations de la ramener au camp pour une séance photo. D’où l’intérêt d’avoir sur soi une batterie complète de petits pots en plastique pour le transport.
Le scorpion quand à lui a été trouvé sur une chaise au petit déjeuner. Comme fond naturel, on a fait mieux. Le déplacer de quelques dizaines de mètres arrangeait donc grandement les choses.
Le
Plica plica avait été capturé sur un tronc en pleine nuit. Impossible donc de faire de bonnes photos, il a donc du passer quelques heures dans un sac à serpent (un sac en tissu se fermant avec un cordon) pour attendre la lumière du jour.
Enfin, pour le criquet, c’est aussi une autre histoire. C’est le père d’Anaïs, entomologiste, qui l’a trouvé, et souhaitait donc le « garder ». Faire une photo en pleine forêt augmente alors les risques de le perdre. Et puis, l’animal étant de toute façon capturé, autant faire la photo dans les meilleures conditions possibles.

Car c’est aussi l’intérêt de cet arbre dans notre camp : il est bien plus facile d’y faire ses clichés. Il y avait en fait trois ou quatre arbres et arbustes que nous utilisions en fonction de l’animal capturé. Mais tous avaient l’avantage d’être plantés au milieu d’une grande pelouse. Ainsi, pas de problème de luminosité, le plus gros souci en forêt. Il est de plus possible de se mettre dans le bon angle, le soleil dans le dos par exemple. Pouvoir ainsi tourner autour du sujet est un vrai luxe, quand en forêt nous n’avons souvent que peu le choix de notre position. Et enfin, cet endroit éloigné de la forêt permet aussi d’éviter les fuites. Combien de fois avons-nous laissé filer une grenouille ou un lézard trop rapide ? En pleine jungle, inutile d’espérer le retrouver. Evidemment, tout ceci ne doit pas justifier que l’on place un animal à cet endroit uniquement pour profiter de ces avantages. Nous n’avons utilisé ces arbres seulement dans les cas cités dans le paragraphe précédent.

Quoi qu’il en soit, ces « studios photo » à proximité de notre carbet ont été les « tricheries » les plus flagrantes. Il s’ajoute à cela tout un tas de « petits arrangements » lorsque la Nature ne nous offre pas les conditions optimales pour une bonne photo. Par exemple, tourner une branche pour mieux voir le sujet, empêcher un lézard de sortir du cadre, ou encore rincer une grenouille un peu trop sale à l’eau claire. Il arrivait aussi parfois que nous tentions de provoquer un comportement naturel, mais juste au moment où Anaïs était prête à mitrailler. Pour ce dernier cas, je prendrais l’exemple d’un urubu (vautour très commun en Amérique du sud) qui était sur une branche. Nous savions qu’en s’approchant un peu trop, celui-ci s’envolerait. J’ai donc laissé Anaïs à bonne distance, l’appareil braqué sur l’oiseau, tandis que je m’approchais de lui, pour obtenir une photo d’envol (dommage, le cadrage d’Anaïs était un poil trop serré !).

Mais certains vont beaucoup plus loin que cela (animaux dressés, mis en scène, insectes épinglés sur la branche, etc.) et il faut donc absolument se donner une limite à ne pas franchir. Une sorte de code de conduite du bon photographe animalier. Même si Anaïs et moi ne plaçons pas toujours la frontière au même niveau (Anaïs est souvent plus réticente à embêter les petites bestioles), nous sommes en général d’accord sur quelques grands principes :
– Evidemment, ne jamais mettre en jeu la santé de l’animal. Hors de question de laisser un animal trois jours de suite dans sac à serpent, ou encore d’exposer une grenouille au soleil trop longtemps.
– Après avoir capturé un animal, essayer au maximum de le relâcher au mieux là nous l’avons trouvé, au pire pas très loin. Cela dépend aussi de quel type d’animal il s’agit, d’un nomade ou d’un sédentaire.
– Ne jamais « créer » de toute pièce une situation, comme par exemple le confronter à un autre animal.
– Enfin, si l’on déplace un animal pour le mettre sur un autre support, il faut qu’il soit dans une situation où théoriquement il pourrait être de son propre chef. Par exemple, nous ne mettrions pas un serpent terrestre dans un arbre pour une photo.

Sur ce dernier point, Anaïs est bien plus intransigeante que moi. Pour exemple cette photo d’anolis que je souhaitais voir publiée sur ce blog. Angle original, technique maitrisée, pas grand-chose à redire. Mais Anaïs refuse obstinément de la publier pour la simple raison que j’avais déplacé ce lézard de quelques mètres, sur une autre plante plus au soleil pour gagner en luminosité. Sauf qu’effectivement, il s’agit d’un lézard de sous-bois, qui ne se serait sûrement jamais posé sur ce type de plante.

Peut-être ce texte attirera-il les foudres de quelques photographes animaliers, mais au moins les choses sont dites. Comme pour tout, c’est à chacun de se fixer ses propres limites ; sans oublier qu’en photographie animalière, le sujet est un être vivant à respecter comme il se doit et surtout qui n’a jamais demandé à personne de servir de modèle !

Yann

8 Comments

  1. Marion 1 octobre 2009

    Certains épinglent les animaux sur les branches pour la photo ? Quelle horreur… J’imagine que ces petits arrangements sont nécessaires voire indispensables pour la photo macro ou de petites bêtes… Tu n’as pas parlé de l’utilisation d’appâts pour attirer les bêtes et les photographier sur le vif. Quelle est votre position sur ce point ? Et la prise de photo automatique ? Dans le cas d’un grizzli, j’ai peur que l’assistant ne se dégonfle au moment de placer l’ours sur la branche ^^.

  2. Marion 1 octobre 2009

    Ah au fait : grosse préférence pour la première rainette !! Trop belle.

  3. Audrey 1 octobre 2009

    Le première photo est vraiment jolie et drôle en plus (y’a un truc dans ce regard de rainette…).

    Et pour le coup, plutôt d’accord avec Anaïs… « Tricher » un peu, ok mais si c’est pour faire une photo qui n’aurait jamais pu exister sans l’intervention du photographe (ou de l’assistant) – le cas de la photo d’anolis par exemple -, ça ne me semble plus être de la photographie animalière s.s… Après, je crois que ça dépend totalement de la vision de la photo qu’on a en général. Je peux comprendre qu’un Doisneau qui demande à ses « sujets » de poser puisse gêner, on perd le naturel de la situation.

  4. Jma 1 octobre 2009

    Bigre, c’est bien d’avoir l’honnêteté de dire les choses … mais bon, je n’utilise quasiment jamais le déplacement de l’animal en photographie, par principe et par « rigueur » car on perd de la crédibilité si on déplace un animal dans un environnement qui n’est pas le sien. Par contre, enlever un élément gênant du cadre … oui,bien sûr ! Quant à épingler un insecte sur un tronc, aucun photographe naturaliste ne le fait ! Et s’il le fait, ce n’est pas un photographe naturaliste … mais un photographe… nuisible !

  5. Nisnis 1 octobre 2009

    Les animaux épinglés sont des insectes mais cela n’enlève rien au fait que les photos soient ainsi totalement factices.
    Notons aussi que ces petits arrangements sont aussi souvent utilisés en vidéo animalière et qu’ils sont souvent plus poussés dans le sens où on filme souvent des animaux captifs à la place d’animaux sauvages.
    L’utilisation d’appât est moins souvent utilisée à ma connaissance. J’ai cependant déjà vu des photos de lynx attiré par un chevreuil mort (photo prise en France)… C’est un animal très rare et difficilement observable mais personnellement une photo ne vaut pas la mort d’un animal. C’est maintenant autre chose de déplacer un cadavre que l’on a trouvé sur un lieu de passage afin d’augmenter nos chances d’observation.
    Qu’appelles tu photo prise sur le vif? Les boitiers infrarouge qui se déclenchent automatiquement au passage de l’animal? Ces systèmes sont généralement utiliser pour les suivit d’animaux dans des travaux de recherche (ex: le programme SPECIES du WWF et de l’association Kwata). Les photos obtenues sont généralement de qualité médiocre mais permettent juste de reconnaitre l’animal et même de distinguer les individus sur des critères morphologiques (cicatrice, tache du pelage,..). Pour de la « bonne » photo animalière, il existe des systèmes de déclenchement infra-rouge mais c’est très très cher. Il s’agit donc là encore de piège photographique. Il est souvent utilisé pour la photographie d’espèces « communes » mais très très très craintives (rat, souris, ….). C’est donc une photo tout automatique: pas de réglages préalables des temps de pause et du diaphragme vu que l’on ne connait pas les conditions de prise de vue, pas de mise au point manuelle,… Ceux qui connaissent un peu ma façon de photographier savent que toutes mes photos se font avec une mise au point manuelle; l’automatisme, pour moi, enlève beaucoup au charme de la prise de vue même en animalier (où tout le monde travaille généralement en automatique). Il s’agit donc d’un système qui ne me convient pas forcément… Mais cela reste tout de même de la photo animalière (au même titre que l’affût): il est nécessaire de connaitre les mœurs de votre « proie » afin de mettre en place le piège…

  6. Nisnis 1 octobre 2009

    Jma: comment enlèves tu un élément génant? Sur place ou en post traitement? Perso c’est un truc que je ne fais pas, sauf s’il est possible de faire un recadrage…

  7. Marion 2 octobre 2009

    En évoquant la prise de vue automatique, je parlais de ce qu’on appelle « piégeage photographique ». En fait, je ne connaissais pas cette technique avant de voir un portfolio dans National Geographic du mars 2007 du photographe Michael Nichols que vous connaissez peut-être. Il a installé des appareils avec faisceaux infrarouge près du lac de Zakouma au Tchad. Les photos qu’il obtient sont assez sympathiques comme ce Leptailurus serval (désolée pour la qualité…) ou ce Crocodylus niloticus qu’on dirait sorti de Jurassic park…

  8. Yann 2 octobre 2009

    Pour les pièges photos, ça se fait en effet au niveau professionnel (mais pas tant que ça). Rien que pour les systèmes basiques dont parlait Anaïs (avec photos de très mauvaises qualités), il faut déjà compter quelques centaines d’euros, donc pour faire des photos pro avec du super matos, je veux même pas imaginer le prix!
    Il y a un site spécialisé si ça t’intéresse : http://www.piegephotographique.fr

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