A la cime de l’ébène

Toucan ariel (Ramphastos vitellinus)

Il y a certaines photos pour lesquelles Anaïs et moi ne sommes pas toujours d’accord. J’ai finalement convaincu Anaïs de publier celle-ci, je vous laisse juger par vous-même ! De plus, ce cliché me permet de partager avec vous cette belle rencontre et d’aborder un thème qui me tient à cœur : la chasse en Guyane.

C’est donc en rentrant de plusieurs heures de marche en forêt, suivies d’une petite douche glacée au camp, que nous nous apprêtons à faire une petite virée sur les pistes en cette fin d’après-midi. Avant de monter en voiture, je fais un petit tour du camp avec mes jumelles. En effet, la vue dégagée que l’on a de notre carbet permet une bonne vision sur les arbres alentours, en particulier un gigantesque ébène en bordure de clairière. Et c’est sur cet arbre que j’entrevois la silhouette caractéristique d’un toucan. Ni une ni deux, nous tentons tous les deux de s’approcher de l’arbre. Ce dernier étant à plusieurs dizaines de mètre de la lisière de la forêt, nous tentons de le contourner par la route passant à proximité, nous permettant aussi d’avoir le soleil dans le dos. C’est donc de la route que cette photo a été prise. Le toucan a ainsi été particulièrement coopératif en restant sagement sur sa branche et nous montrant son plus beau profil, ne s’envolant que dix minutes plus tard au passage d’une des rares voitures empruntant cette route.

Mais comme vous le voyez, il ne suffit pas d’un oiseau immobile pour faire un magnifique gros plan. Perché à plusieurs dizaines de mètres de hauteur sur un arbre éloigné de la route au sein d’une forêt particulièrement dense (donc impossible pour nous de s’approcher plus en peu de temps), le sujet ne peut être immortalisé que de loin, même au 500 mm. Il en résulte donc une photo avec un sujet assez petit, pas forcément très net si l’on souhaite rogner un peu l’image. J’ai donc du batailler pour qu’Anaïs publie ce cliché. Car, à mon sens, la photographie animalière tient compte de la réussite technique de la photo, mais aussi du sujet : rareté, beauté de l’animal, comportement particulier, etc. Imaginez une photo légèrement floue, un poil cramée, avec une petite branche au premier plan, mais montrant un jaguar sautant sur un puma qui se débattait avec un tapir dans des gerbes d’eau. Cette photo aura bien plus de chance de remporter tous les prix qu’un cliché parfait techniquement, mais ayant un pigeon picorant du pain comme sujet. Ainsi, il s’agit toujours d’un équilibre entre esthétique et sujet, pour de l’animalier. Pour cette photo, il m’a semblé que le sujet (un des plus beaux toucans en plein soleil) rattrapait une distance un peu trop grande entre l’animal et nous. Maintenant, c’est à vous de juger !

Mais ce cliché me permet aussi d’évoquer succinctement le sujet épineux de la chasse en Guyane. Car si nous avons aperçu à maintes reprises ce magnifique toucan, emblème de la biodiversité Guyanaise, nous avons aussi croisé quelques individus sanguinolents trimballés par les pattes en grappe de trois ou quatre par les chasseurs le dimanche matin. En effet, le week-end est le rendez-vous favori des locaux pour se faire une petite partie de chasse, tirant parfois sur tout ce qui bouge (et souvent les toucans). Sans trop caricaturer, disons qu’il existe plusieurs genres de chasseurs. Tout d’abord, le chasseur amérindien vivant au fin fond de la Guyane, sans supermarché à proximité pour y acheter son bifteck. Même si celui-ci abat de temps en temps une espèce menacée, difficile de le lui interdire. Ensuite, nous avons le chasseur métropolitain, celui qui vient ici pour se faire un safari exotique. Il est facilement reconnaissable par ses habits tout neufs (et toujours propres !) composés uniquement de treillis militaires. En général, il passe une heure en forêt pour y faire quelques photos posant avec sa machette et son fusil puis retourne terminer son séjour à l’hôtel (bon, je généralise un peu, mais on en a vu un  paquet de ceux-là !). Et enfin, le chasseur local vivant sur une des grandes villes de la côte et qui vient le week-end se faire sa petite partie de chasse.

Le problème avec tout ce petit monde, c’est que le résultat est une parfaite anarchie, où l’on peut véritablement faire tout et n’importe quoi dans une des régions du globe où la biodiversité y est des plus riches mais aussi des plus fragiles. Vous l’aurez peut-être compris, je ne porte pas vraiment les chasseurs dans mon cœur, mais les véritables responsables de ce chaos est au niveau des dirigeants et décideurs politiques. En métropole, on parle grenelle de l’environnement et protection de la biodiversité, mais on laisse à l’abandon le territoire français le plus important à protéger. Les mauvaises langues diront que ce ne seraient pas des mesures très médiatiques, donc cela ne vaut pas le coup de se mettre à dos quelques guyanais. Alors oui, c’est bien de planter quelques arbres dans un parc en plein Paris entouré de caméras, ou de venir à l’Elysée en voiture électrique. Mais être le dernier pays au monde à réglementer la chasse du tapir (espèce particulièrement fragile et menacée) est juste une honte. Et quand l’on sait que l’état français donne des subventions colossales pour déforester des hectares de forêt primaire (la vente des terrains ramenant de l’argent facile dans les caisses de l’état), il est facile de se dire que tous ces discours sur la protection de l’environnement sont uniquement de la poudre aux yeux médiatique.

Cependant, il existe bien quelques lois et statuts de protections. Mais deux problèmes : soit rien n’est mis en œuvre pour faire respecter ces lois, soit celles-ci sont tout simplement stupides. Pour ce dernier cas, je ne vous citerais que le cas des aras, magnifiques perroquets dont certaines populations sont de plus en plus vulnérables. Il existe une loi interdisant la chasse, la vente, l’achat, ou même le transport de ces oiseaux. Super me direz-vous ! Malheureusement, cette loi n’interdit pas leur détention. Il n’est donc pas rare de voir plusieurs aras dans une cage minuscule dans un jardin (ces oiseaux étant sans doute arrivés là de leur propre chef…). Quoi qu’il en soit, ces lois sont de toute façon inapplicables. Alors qu’en métropole la chasse est relativement bien réglementée, en Guyane, pas besoin de permis de chasse ou de port d’armes. Si une grande majorité des 200 000 guyanais pratiquent la chasse, on ne compte même pas dix garde-chasses pour tout le territoire. Autant dire que l’on peut chasser tout ce que l’on veut, où l’on veut (nous avons même croisé des chasseurs tirant des toucans à l’entrée de Cayenne), sans être inquiété le moins du monde.

Pour conclure, je ne souhaite pas mettre tout le monde dans le même panier. Je préfère voir un amérindien tirant un tapir (pourtant classé sur la liste rouge de l’UICN) qu’un créole habitant Cayenne descendre un toucan pour son loisir le dimanche. Mais alors, comment donc faire des lois protégeant celui qui chasse par tradition et nécessité, mais régulant une chasse de loisir souvent anarchique ? C’est compliqué, cela demande de l’argent certes, mais surtout de la volonté. Malheureusement, il semble que l’état français ait choisi de ne rien faire, laissant cette région fragile à l’abandon. Loin des yeux (et des caméras), loin du cœur…

Yann

6 Comments

  1. Marion 21 septembre 2009

    « Un jaguar sautant sur un puma qui se débattait avec un tapir dans des gerbes d’eau ». Le jour où tu prends cette photo, tu me fais signe ^^. Tu as eu raison Yann d’inciter Anaïs à publier cette photo. Elle est pas mal malgré la distance et surtout elle nous montre à nous, pauvres métropolitains, une autre facette de votre voyage. En ce qui concerne la chasse, merci de nous apprendre tout ça… Une proposition : dans tes articles « de fond », pourquoi ne pas nous mettre tes sources en bas de l’article ou des liens internet pour que les personnes intéressées puissent aller s’informer.

  2. Yann 23 septembre 2009

    Pour les sources, je pioche un peu partout. Je complète mes connaissances personnelles (ici, surtout des conversations avec des gens vivant là bas) en faisant un petit tour du net avant de me lancer dans l’écriture, où je mélange tout ça; Donc difficile de donner une ou deux sources précises, il y a un peu de tout : sites de l’ONF, l’ONCFS, textes de lois, mais aussi blogs ou assoces.
    Et surtout, j’ai un peu la flemme de rajouter tout ça à mes LONGS textes! (je bosse en ce moment, donc c’est déjà dur de tenir le rythme!)

  3. Marine 23 septembre 2009

    La chasse.
    Un vrai souci.
    Surtout lorsque le trophée compte davantage que la viande.
    Les ibis rouges : viande nerveuse et insipide. Oiseaux tirés pour leurs plumes. (Bien qu’ils soient intégralement protégés.)
    Les toucans : convaincue qu’ils soient tirés pour le bec.
    Le jaguar : on peut encore voir des peaux tannées et tendues sur les murs de certaines maisons.
    Tout est tiré de façon déraisonnable.
    La forêt s’épuise. Les animaux fuient l’homme.
    Pas d’autre raison au vide des gran bwa.

  4. […] vivant en Guyane, nous en avons observé quatre : le toucan ariel (que nous vous avons déjà présenté), le toucan à bec rouge, l’araçari grigri, et le toucanet koulik, à l’honneur aujourd’hui. […]

  5. […] vous parlais il y a quelques temps du problème de la chasse en Guyane : une gestion inexistante, un retard énorme de la […]

  6. […] de thèmes parfois bien éloignés de la photographie proposée par Anaïs (des noms créoles à la chasse, en passant par la gestion politique de la Guyane). Pour les prochains articles, je vous […]

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